Sidney Bechet et Martial Solal – Paris, 17 juin 1957
Mémoires

Arrivant en avance au studio, où SIDNEY BECHET enregistrait cet après-midi là, il assista à la fin d’une séance et entendit ainsi un pianiste, avec lequel il manifesta sur le champ le désir d’enregistrer un jour.

Ce pianiste n’est autre que Martial Solal, l’un des plus brillants représentants français du jazz moderne.

Un tel projet, pour surprenant qu’il puisse paraître à beaucoup – la réputation de SIDNEY BECHET s’étant solidement établie en Europe comme celle d’un pionnier de la Nouvelle-Orléans – ne surprendra cependant ni un amateur averti, ni un véritable musicien.

En effet, il est difficile d’oublier que SIDNEY, avant de venir se fixer en France, jouait de préférence avec des musiciens d’avant garde.

Ne choisissait-il pas alors pour ses enregistrements des musiciens comme Charlie Shavers, Vic Dickenson, Sidney Cattlet, Earl Hines ou Henry Allen… pour n’en citer que quelques-uns.

En fait, pour un musicien de sa trempe, aucun problème ne devait se poser. N’avait-il pas déjà, en maintes circonstances fait la preuve de son universalité ?

Quoiqu’il en soit, l’expérience vallait d’être tentée, et c’est ce qui fut fait.

Aucune répétition préalable n’avait été prévue – SIDNEY et SOLAL avaient simplement convenu qu’ils enregistreraient de préférence des « Standards » ou des « ballades », c’est-à-dire des thèmes connus de tous et sur lesquels il leur seraient facile d’improviser librement.

Depuis qu’il enregistre avec Claude Luter et André Réweliotty, SIDNEY n’avait guère eu l’occasion d’enregistrer des standards, la composition et le style de ces orchestres se prêtant surtout aux interprétations Nouvelles-Orléans.

C’est dans une salle de cinéma de la rive gauche, qu’en cet après-midi printanier avait lieu cette séance. Etaient réunis autour de SIDNEY et MARTIAL, le drummer Al Levitt et le bassiste Lloyd Thompson – tous deux américains.

Après les habituels tâtonnements des techniciens en vue de choisir la meilleure disposition des musiciens, le quartette est prêt à enregistrer. Il est 14h35.

« These foolish things » est le premier thème choisi. L’ordre des chorus déterminé, la première version est aussitôt gravée et les musiciens se rendent dans la cabine pour juger la qualité de la balance et de la « prise de son ».

Les ultimes modifications apportées, la version définitive est aussitôt enregistrée, les protagonistes s’étant mis d’accord sur l’avantage qu’on aurait à sacrifier éventuellement certaines fautes techniques légères à la fraîcheur et à la spontanéité d’une interprétation de premier jet, la plupart des sélections de ce microsillon seront enregistrées sans qu’il soit fait de prises de secours.

SIDNEY et le trio de Solal prennent un plaisir évident à jouer ensemble. A les entendre décider des morceaux, comme à les voir jouer, on n’a vraiment pas l’impression qu’il s’agisse d’une séance d’enregistrement, mais bien plutôt d’une « party » musicale. Et malgré que ce soit la première fois que SIDNEY et les musiciens du trio jouent ensemble, aucune hésitation, aucun cafouillage ne vient interrompre le déroulement des interprétations.

Séance facile s’il en fut, puisqu’en moins de deux heures huit morceaux seront enregistrés. Dans l’ordre : « Pennies from heaven », « Once in a while », « I only have eyes for you », « Exactly like you », « Jeepers Creepers », « The Man I love », et e »I never knew ». Il était alors 16h30 lorsque la dernière face fut terminée.

Afin de compléter cette première série, une nouvelle séance était projetée un peu plus tard selon la même formule, Kenny CLARKE et Pierre MICHELOT assistant cette fois-ci Sidney BECHET et Martial SOLAL.

C’est par une chaleur caniculaire que se déroula cette séance, et avec l’aide de force bouteilles de bière, coca-cola et autres boissons aussi fortement alcoolisées.

Mais, si au dehors l’orage menaçait, la bonne humeur et la relaxation la plus complète régnaient dans le studio.

Cette fois-ci on les partenaires se connaissent tous bien pour avoir fréquemment joué ensemble.

Kenny avait même enregistré avec SIDNEY avant la guerre et en 1949 également pour Vogue où furent gravés les fameux « American rhythm » et « Klooks blues ».

Cette fois-ci on prit le temps d’écouter les interprétations, sitôt celles-ci gravées.

Commencée à 19h20 cette séance devait se terminer à 20h50, après qu’aient été enregistrés : « Embraccable you », « All the things you are », « It don’t mean a thing », « All of me », « Wrap your trouble in dreams » et « Rose Room », soit six faces en tout en une heure et demi !

Ce sont tous ces morceaux, tels quels, que nous vous proposons d’écouter maintenant.

Charles Delaunay

Et pour écouter ce superbe enregistrement :


Studios GENEIX, Ingénieur du Son : Jean-Louis NUZZOLESE. Photo couleur : Léon KABA.

  • SIDNEY BECHET : Soprano sax
  • MARTIAL SOLAL : Piano
  • Lloyd Thompson ou Pierre Michelot : Bass
  • Kenny Clarke ou Al Levitt : Drums

FACE 1 :

  1. I onyl have eyes for you (Warren-Dubuy)
  2. The man I love (Gershwin)
  3. Axactly like you (MeHugh-Fields)
  4. These foolish things (Strachey-Maschwitz)
  5. Once in a while (Green-Edwards)
  6. Jeepers Creepers (Warren)
  7. I never knew (Kahn)

FACE 2 :

  1. All the things you are (Kern)
  2. All of me (Marks)
  3. Embraccable you (Gershwin)
  4. Wrap your troubles in dreams (Barris-Kohler)
  5. Rose Room (Hickman-Williams)
  6. It don’t mean a thing (Elligton-Mills)
  7. Pennies from heaven (Johnson-Burke)

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